Malheur à moi si je n'annonce pas l'Évangile ! (1 Co 9, 16)
Fils bien-aimé, proclame la Parole, interviens à temps et à contretemps, dénonce le mal, encourage mais avec patience et souci d’instruire. (2 Tm 4, 2)

Philippe (@phorterb)

vendredi 17 mars 2017

Ce blog est-il diabolique ?


Diabolique mon blog ? Comment ne pas me poser la question après avoir lu la méditation de Fabrice Hadjadj : La foi des démons, cette mise en garde surtout contre une perdition qui s’ouvre au cœur même de la chrétienté ? Je cite : Le démoniaque n’est pas tant de vouloir le mal que de vouloir le bien par ses seules forces, sans obéir à un Autre, dans un don qui prétend ne rien recevoir, dans une espèce de générosité qui coïncide avec le plus subtil orgueil. À dire vrai, ce livre met mal à l’aise tant il montre combien nos actions, alors même qu’elles semblent bonnes, sont en réalité le plus souvent inspirées par Satan. L’enfer est pavé de bonnes intentions, c’est bien connu. L’auteur dénonce l’attrait de l’angélisme (page 163). Cela me remplit de joie, surtout quand il cite la fameuse formule de Pascal que j’aime tant : qui veut faire l’ange fait la bête. Joie hélas de courte durée car la suite m’accuse. Je cite encore. Le second attrait relève de l’autonomisme : choisir la part de vérité qui nous convient et puis laisser l’autre, avoir le bonheur de construire soi-même son petit système. C’est le sens même du mot «hérésie». M’enfin ! comme aurait dit Gaston Lagaffe. Tout le livre ne fait qu’enfoncer le clou. L’auteur cite La Rochefoucauld (page 168) : Nos vertus ne sont, le plus souvent que des vices déguisés. Fabrice Hadjadj nous met en garde contre la tendance du diable à détourner notre désir de faire le bien en séparant des vertus complémentaires que la vérité rend pourtant indissociables. Page 170 et 171 : la justice sans miséricorde, qui vire à la cruauté, face à la miséricorde sans justice qui vire au laxisme ; l’humilité sans magnanimité, qui vire à l’effacement paresseux, face à la magnanimité sans humilité qui vire au vaniteux activisme… enfin la vérité sans amour, qui est la foi des démons, face à l’amour sans vérité, qui est la philanthropie du diable. Page 174, je me sens encore plus directement visé : le désir de simplifier la vérité, de la rendre plus humainement accessible, d’attraper mieux la clientèle des chercheurs de sens. Ajuster des dogmes acceptables pour l’intelligence moyenne des hommes. Et page 205 et 206 : Commencer à être vraiment chrétien, c’est reconnaître qu’on ne l’est pas, pas encore, pas de telle sorte que l’on puisse en faire étalage. Enfin, page 279, à propos de Calvin et de Luther : si ces grands sont tombés dans l’erreur, sous les menées du Malin, comment, moi qui suis plus petit, ne craindrais-je pas d’y verser à mon tour ? Comment, pour me garder d’un tel malheur, ne me livrerais-je pas dans une obéissance aussi libre qu’entière au magistère de l’Église ?
Face à un tel réquisitoire, je n’ose pas présenter ma défense tant il ressort clairement que je ne ferais alors qu’aggraver mon cas, que tout ce que je pourrais ajouter pour essayer de me disculper serait inspiré par le Mauvais. Je plaide donc coupable, mais j’espère malgré tout pouvoir bénéficier de quelques circonstances atténuantes. Ce blog témoigne d’une démarche personnelle pour essayer de mieux comprendre certaines questions sur lesquelles l’Église ne m’aide pas autant que je le souhaiterais. Mes réflexions ne prétendent toutefois pas devenir un modèle à suivre, encore moins s’ériger en doctrine. Et surtout, comme le montre cet article, mon oreille demeure ouverte à la critique.
Priez pour moi !

Epilogue
Je ne suis pas traumatisé outre mesure par tout cela lorsque je me souviens que, juste après avoir confié son Église à l’apôtre Pierre, Jésus lui a déclaré sans ambages : Passe derrière moi Satan !  

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En complément du livre de Fabrice Hadjadj, vous pouvez également lire, sur le même thème, Tactique du diable de C.S. Lewis, aux éditions Empreinte. C’est plus court, plus facile et assez humoristique. Ces deux ouvrages ont été recommandés par @Gdechaille dans Paroissiales ㅡ organe d’information de la paroisse Notre-Dame de Versailles ㅡ n° 633 du 5 mars 2017. Un grand merci pour ce signalement.




mercredi 1 mars 2017

Carême 2017 : pour un enrôlement avisé !

À quoi pourrions-nous comparer notre situation sur Terre ? Il y a une vingtaine d’années, les jeunes français devaient effectuer un service militaire qui durait environ un an, parfois un peu moins. Notre vie sur Terre est, peu ou prou, à cette image : c’est une mission temporaire, un service terrestre en quelque sorte. La durée en est indéterminée : à tout moment, sans préavis, nous pouvons être démobilisés ― entendre rappelés à Dieu ― mais cela peut aussi bien durer plus d’un siècle. Mais là n’est pas la seule différence avec le service militaire : lorsqu’ils étaient incorporés, les soldats appelés se voyaient remettre un paquetage et on leur disait ce qu’ils devaient en faire. Nous autres appelés au service terrestre, sommes beaucoup plus livrés à nous-mêmes. Quant à notre paquetage, c’est pour l’essentiel un simple corps mortel, sorte de véhicule tout terrain, fragile, rudimentaire, assez bien foutu au demeurant, qui nous permet d’explorer la Terre et d’y intervenir à notre guise. Tout l’art de vivre consiste à faire un bon usage de ce véhicule pour accomplir au mieux notre service terrestre.


La question de savoir comment Dieu agit est souvent posée. C’est pourtant simple : il nous envoie en mission sur Terre pour que nous agissions en son nom. Nous sommes les bras séculiers du Seigneur en ce monde. Or tout récemment, dans mon dos, sur les ondes célestes, il m’a bien semblé surprendre ce dialogue :
— « Et lui, là ?
— Oh ! ça fait plus de 65 ans qu’on l’a envoyé là-bas… On lui avait donné pas mal d’atouts mais il n’a pas su en profiter. Il a vécu des tas de choses, il s’est installé à son aise mais il n’a rien produit de valable. Il a peut-être rendu quelques menus services ici ou là mais pas de vraie production. Il n’a pas fait fructifier ses talents.
— Fichtre ! S’il n’a rien donné en 65 ans, il n’y a plus guère d’espoir de le voir porter du fruit.
— Non, pas beaucoup, mais enfin on ne sait jamais, comme il est dit à propos du figuier stérile : Maître, laisse-le cette année encore, le temps que je creuse tout autour et que je mette du fumier. Peut-être donnera-t-il des fruits à l'avenir. Sinon, certes, tu le couperas. »
Sur le coup, je n’ai pas pu retenir un léger frisson mais après tout j’ai peut-être mal entendu… Par précaution, j’ai néanmoins décidé de consacrer ce carême 2017 à demander au Seigneur de me guider vers des chemins où je pourrais me montrer enfin un peu plus fécond.
Pour mieux saisir le sens du carême, prenez donc le temps de regarder cette courte vidéo. L’abbé Pierre Amar, l’un des prêtres du Padreblog, y explique comment faire du carême un temps de liberté et de grande joie…

Priez pour moi !

vendredi 13 janvier 2017

Combattre le mal avec Martin Steffens

Dieu ajoute, à toutes nos fausses notes, la note qui les assemblera toutes en un accord final.


Au fil de ce blog, il m’est arrivé de ronchonner, de m'agacer. J’ai dénoncé pas mal de choses qui m’irritent ou que je ne comprends pas, le plus souvent au sein même de l’Église. J’ai eu des mots sévères pour cette Église au discours culpabilisant, à la justice normative, qui porte l’image d’un Dieu procédurier. J’ai dénoncé un discours catéchétique abscons dans les termes, comme désinvolte sur le fond. Le catéchisme de l’Église catholique ! Le catéchisme des évêques de France ! Des normes, toujours des normes ! Heureusement que le pape François y met un bémol lorsqu’il nous dit que, dans les cas les plus difficiles, où l’on est tenté de faire prévaloir une justice qui vient seulement des normes, on doit croire en la force qui jaillit de la grâce divine(1). Ce pape, Dieu sait à quel point il m’inspire respect et profonde gratitude pour avoir entrepris la réparation de notre Église malade. Il n’a pourtant pas échappé à quelques remarques acides de ma part, notamment lorsqu’il entendait nous faire vivre dans la honte ce que je tiens pour des excès de repentance. Pire que tout cela, au cœur même de la foi chrétienne, j’ai avoué mes vertiges et mon angoisse face à l’immense mystère de la Passion de Jésus. Et je me suis encore agacé de certains intellectuels qui se montrent incapables de nous aider. Ceux-là se complaisent dans une érudition stérile. Ils se cachent derrière un jargon incompréhensible et noient leurs arguments de pacotille dans la complexité de leur discours.

Martin Steffens(2) n’est certes pas de ceux-là. Il est philosophe et déroule une pensée parfaitement rigoureuse dans un beau langage clair et à la portée de tous. Il parle et écrit pour nous aider et non pas pour nous en mettre plein la vue. Dans son dernier ouvrage(3), il vient au secours de mes aigreurs et de ma mauvaise humeur, bref de tout ce que j’appelle mes fausses notes, celles d’où provient le nom (La Fausse Note) de mon blog, car il dit : Dieu ajoute, à toutes nos fausses notes, la note qui les assemblera toutes en un accord final.(4)



Ainsi trouverez-vous peut-être dans ces pages une flèche à décocher à l’un des démons qui vous gâchent la vie, écrit Martin Steffens dans son avant-propos. J’y ai trouvé plusieurs flèches à cet usage et même l’arc et le carquois ! Combattre le mal que l’on porte en soi est infiniment plus efficace que de dénoncer le faux pas (ou la fausse note) chez autrui. L’idée n’est pas nouvelle mais l’on trouve ici des arguments assez décisifs pour vouloir passer à l’acte. L’ouvrage est trop dense pour se laisser résumer sans perte de substance. Un seul conseil : lisez-le, lisez-le absolument ! À sa lecture, la compréhension du mystère de la Passion de Jésus progresse, l’amour prend sens, la relation entre psychisme et spiritualité est clarifiée, la confiance accordée à la vie est réparée, un dialogue intérieur s’ouvre. À sa lecture, je m’interroge sur le bien fondé de telle ou telle de mes prises de position, je suis conduit à enrichir ou à nuancer certaines convictions personnelles. Ne devrais-je pas alors songer à revisiter, amender ou compléter certains articles de ce blog, notamment tout ce qui concerne la vraie nature du péché, le discernement, l’examen de conscience, la confession ? Je mesure soudain à quel point mon esprit est altéré par une perte de confiance dans le monde, hélas précocement contractée. C’est de là que provient mon incapacité à me reconnaître offensé (cf. La vraie nature du péché) : l’autre, s’il m’offense, ne fait que se conformer à l’image que j’ai de lui. Pourquoi m’en chagriner plus que de la pluie, de la neige ou du vent ? De là provient également mon penchant à la présomption : si je ne peux accorder aucune confiance à l’autre (à l’exception tout de même de quelques happy few), je ne peux plus avoir confiance qu’en moi seul… Si je pose tout cela sur la table, ce n’est pas par exhibitionnisme malsain mais uniquement comme clé de lecture de ce blog.
Priez pour moi !

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L'ouvrage présenté par le père Gaultier de Chaillé - @Gdechaille - sur Padreblog (décembre 2016) : vidéo (2' 27")

Sur Aleteia : Êtes-vous capable de reconnaître le mal qui est en vous ? par Louise Alméras (décembre 2016) : article

Journal La Croix : article de Frédéric Mounier (juillet 2016)

Conférence de Martin Steffens à l'OCH sur le thème Dans l'épreuve, aimer la vie (mai 2016) : vidéo (1h 40' 29")
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1 - Lettre apostolique Misericordia et misera
2 - Un grand merci à @padreblog et @Gdechaille grâce à qui je l’ai découvert
3 - Rien de ce qui est inhumain ne m’est étranger - Éloge du combat spirituel - Points 2016
4 - Pages 103 et 104




mardi 22 novembre 2016

Quelle liberté de conscience dans l’Église ?


Un acte ne peut être qualifié de bon ou de mauvais que sous le double éclairage de l’éthique de conviction et de l’éthique de responsabilité. Les conséquences prévisibles de nos actes peuvent donc parfois justifier de transgresser les règles. Cf. article de juin 2016 : Le discernement. Je me suis forgé cette solide conviction, il y aura bientôt 25 ans de cela, sur la base d’une formation à l’éthique des affaires suivie au Centre Sèvres et donnée par un jésuite éminent, le P. Jean Moussé. Peu de temps après, sous la signature de Jean-Paul II, a été publiée l’encyclique Veritatis splendor qui traitait de quelques questions fondamentales de l’enseignement moral de l’Église et qui disait en gros le contraire de ce que j’avais appris : quelle que soit la bonne intention, il y a des actes intrinsèquement mauvais. Par eux-mêmes et en eux-mêmes, indépendamment des circonstances, ils sont toujours gravement illicites en raison de leur objet (80/1). Le rôle de la conscience se trouve alors réduit à un jugement pratique sur la conformité d’un comportement concret à la loi (59/2). L’encyclique dénonce toute forme d’interprétation créative de la conscience morale. Tuer Hitler aurait donc été un péché mortel… Plus récemment, l’exhortation post-synodale Amoris laetitia du Saint-Père François, sans remettre en cause aucune position doctrinale de l’Église, suggère la possibilité d’une interprétation plus nuancée des situations et dénonce dans son introduction la prétention de tout résoudre en appliquant des normes générales ou bien en tirant des conclusions excessives à partir de certaines réflexions théologiques (2). Le 14 novembre dernier, quatre cardinaux apparatchiks ont mené publiquement la fronde contre ce texte qui, à leurs yeux, est en contradiction avec l’encyclique Veritatis splendor. Il est intéressant, quoi que l’on puisse en penser, de prendre connaissance de leur message : Cinq questions sur les points controversés. Le paroissien de base, que je suis, pourrait se sentir déstabilisé par ces divisions au plus haut niveau de l’Église car elles portent sur des points essentiels de la doctrine morale catholique. Fort heureusement, le Saint-Père garde le cap avec une détermination et une sérénité de bon aloi. Le journal La Croix, dans son numéro du 18 novembre, rapporte un entretien qu’il a accordé au journal italien Avvenire. Les propos du Pape François me rassurent et me font du bien : Quelques-uns – pensez à certaines réponses à Amoris laetitia – continuent à ne pas comprendre, c’est soit blanc soit noir, alors que c’est dans le flux de la vie qu’il faut discerner. C’est ce que nous a dit le concile (...) On voit immédiatement que certains rigorismes découlent d’un manque, d’une volonté de cacher dans une armure leur triste insatisfaction. Si vous regardez le film « Le Festin de Babette », on y voit ce comportement rigide.
Ce message informel est confirmé par la lettre apostolique Misericordia et misera que le pape François a signé le 20 novembre 2016 à l’occasion de la clôture du jubilé de la miséricorde : Même dans les cas les plus difficiles, où l’on est tenté de faire prévaloir une justice qui vient seulement des normes, on doit croire en la force qui jaillit de la grâce divine.






jeudi 13 octobre 2016

Quelle charité, pour quelles pauvretés ?


Les précédents articles de ce blog ont planté le décor : ils ont esquissé une certaine lecture de la morale chrétienne. Pas grand chose de concret donc, tout juste quelques principes généraux de discernement. Mais la vie est dans l’action. Nous serons jugés selon nos actes.
Aller à confesse nous accuser d’avoir parlé de fesses (1) passera au second plan...

Migrant mother - Dorothea Lange (1936
Une des images les plus célèbres de l'histoire de la photographie


L’histoire que nous vivons aujourd’hui est difficile à rapprocher d’événements connus. Une invasion, le terme peut choquer, mais il a été employé par le Saint-Père lui-même, peu suspect de confondre un mot avec un autre. Une invasion d’un genre nouveau, une drôle d’invasion, comme on a pu parler d’une drôle de guerre. C’est une invasion largement consentie, au moins tolérée, parfois suscitée par les pays d’accueil. Pour les marchands, c’est une aubaine. Les migrants, plus ou moins récents, sont prometteurs à la fois de main d’œuvre au rabais et de nouveau marché. Toujours aussi réactif, le commerce s’est déjà adapté : produits alimentaires halal, étiquetages en arabe dans la grande distribution, mode vestimentaire musulmane, activités sportives et de loisirs avec séparation des hommes et des femmes, affichage publicitaire ménageant les prescriptions coraniques… La classe politique ne saurait être en reste. Comment négliger le poids croissant de l’électorat musulman ? Elle décline à l’envi cette nouvelle donne dans la sphère publique, selon les positionnements et les stratégies de communication propres à chacun. De son côté, l’Église officielle se borne à rappeler inlassablement que sa mission est de secourir les plus démunis et qu’elle englobe ses pires ennemis dans son amour universel. Elle a du grain à moudre car, sur la terre de France, des hommes, des femmes, parfois même des enfants, connaissent aujourd’hui souffrance, misère, angoisse et épreuves. Comment y rester insensible ? Mais ces gens ne nous veulent pas tous du bien. La pauvreté n’est pas seulement une détresse, c’est aussi un danger, voire une arme redoutable. De quoi sont capables ceux qui n’ont plus rien à perdre ?


Chacun de nous ― je ne fais pas exception ― entretient les meilleures relations qui soient avec des hommes ou des femmes de confession musulmane. Il s’agit parfois même d’amis chers et estimés, voire de relations familiales. Ce n’est, ni faire injure à ces personnes, ni trahir ces liens, que de se soucier de la montée de l’Islam dans la société française. Certains musulmans, eux-mêmes, partagent cette inquiétude car, mieux que quiconque, ils imaginent bien à quoi ressemblerait une France devenue islamique et ils n’en veulent pas : la perte des libertés, notamment pour les femmes, et la barbarie pour tous. Ne parlons même pas de la mise à sac du patrimoine historique et de la culture classique. D’ores et déjà, les programmes scolaires, sans vergogne, osent travestir outrageusement l’histoire de la France. L’islamisation de la France ne provient pas de ces migrants qui font aujourd’hui la une de l’actualité. Leur arrivée est trop récente pour avoir pu produire tous ses effets. L’islamisme a pour terreau les zones de non droit : ces quartiers qu’on nous défend de stigmatiser. Depuis plus de 30 ans, on refuse de nommer le poison mortel qui y fermente. Dans cette affaire, le risque d’attentat, qu’on ne peut oublier, n’est au fond que la partie émergée de l’iceberg. Moulte bons apôtres veulent faire croire que ces risques ne sont que le fruit d’une construction idéologique et sont imaginaires. Un tel aveuglement relève au mieux de l’inconscience et au pire de la mauvaise foi ou de la manipulation. C’est la voix de ceux qui, à la fin des années 30, disaient que Hitler n’avait au fond pas de mauvaises intentions. J’entends aussi les encouragements (2) du Saint-Père pour qui l’Europe a toujours su se surmonter elle-même, aller de l’avant pour se trouver ensuite comme agrandie par l’échange entre les cultures. À la rigueur, que nous ayons, pour des raisons humanitaires ou par charité, le devoir moral d’accepter de prendre notre part de risque est une recommandation recevable, même si elle reste sujette à débat. Les moines de Tibhirine sont morts dans cet état d’esprit comme, plus récemment, le Père Jacques Hamel. Et Jésus, bien avant eux !


Il faut donner aux pauvres : injonction fondamentale, permanente, culpabilisante, rappelée par chaque mendiant que nous croisons dans la rue, exacerbée par une presse qui fait profession de nous apitoyer, mais surtout proclamée par l’Évangile. Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, bénissez ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous maltraitent. Si quelqu'un te frappe sur une joue, présente-lui aussi l'autre. Si quelqu'un prend ton manteau, ne l'empêche pas de prendre encore ta tunique. Donne à quiconque te demande, et ne réclame pas ton bien à celui qui s'en empare. (Luc 6, 27-30)
Une lecture littérale de la Parole de Dieu fait peser sur nous un devoir de charité et de renoncement absolu, sans limite, à l’image de la Passion de Jésus. Le simple privilège de dormir dans un lit, d’avoir l’eau courante et des toilettes privatives, suffit à me rendre coupable d’accaparer des ressources dont devraient bénéficier, en priorité, les plus pauvres. Il n’est heureusement pas certain que cette lecture fondamentaliste des Saintes Écritures soit pertinente. Le simple bon sens suggère que, dans la vie courante, des limites pratiques doivent bien exister. Situer ces limites est, il est vrai, extrêmement difficile. L’interprétation de la Bible par les exégètes devrait pouvoir éclairer ce débat mais on s’y perd hélas comme dans un puits sans fond. Que nous soyons savant ou simple paroissien de base tel que moi, le brouhaha historico-critique ne nous éclaire pas beaucoup. C’est encore et toujours sur nous seuls que le discernement retombe. C’est chacun en son âme et conscience et sous sa propre responsabilité. C’est inéluctable.


Durant la dernière guerre mondiale, la maison de mes parents accueillait des juifs et des maquisards pourchassés par les allemands ou les miliciens. Pourquoi ma maison d’aujourd’hui est-elle moins ouverte à la détresse que celle d’hier ? La première idée qui vient à l’esprit est hélas que ma nature est sûrement moins généreuse et courageuse que ne l’était celle de mes parents. C’est sans doute vrai. Mais ce n’est pas l’unique explication car les deux cas diffèrent sur deux points essentiels.
  • Première différence de taille : les malheureux d'aujourd'hui ne sont pas menacés de mort comme l’étaient ceux d’hier. À n’en pas douter, ils sont en difficulté et exposés aux dangers de la rue, mais nul ne songe à s’en prendre directement à leur vie.
  • Deuxième différence importante : les risques de la solidarité. L’adresse de mes parents aurait fort bien pu être découverte dans les tablettes du réseau FFI auquel ils participaient. Un danger quotidien et mortel planait donc sur eux. En contrepartie, ils n’avaient absolument rien à craindre des personnes qu’ils hébergeaient chez eux. Celles-ci venaient par l’intermédiaire du réseau, elles étaient donc connues. Les fugitifs étaient soucieux de cacher leur présence et par là-même discrets. Ils étaient, par définition, dans le camp de mes parents et partageaient les mêmes valeurs. Si j’ouvrais aujourd’hui les portes de ma maison, qui pourrait bien m’offrir des garanties comparables ? Beaucoup à n’en pas douter, mais pourrais-je leur faire vraiment confiance ?


Le grand défi de la charité est aujourd’hui d’apprécier nos objectifs humanitaires tout autant que les menaces qui y sont associées. Cela s’entend non seulement au plan individuel mais surtout au plan sociétal. Nous serons jugés aussi sur ce que nous aurons fait pour préserver notre prochain de la barbarie qui vient. Ceux qui avaient tenté hier de soustraire leur prochain à la barbarie nazie ont été reconnus justes de cette manière.


Habillement féminin à Kaboul dans les années 1970
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(1) - D'après G. Brassens - Le pornographe (1958)
(2) - Huffington post - 2 mars 2016




mardi 6 septembre 2016

La confession

Au cours de ces dernières décennies, le sacrement de pénitence, de réconciliation, de pardon, la confession, peu importe le packaging, est tombé dans une désuétude allant de pair avec le rejet d’une tendance trop souvent culpabilisante de l’Église. La confession renaît aujourd'hui de ses cendres en surfant sur la vague du jubilé de la miséricorde et de son cortège de pénitence, de péché, de culpabilité, de repentance, de contrition, voire de honte... Ces effets de mode ne sont que l'écume des vagues. Reste que beaucoup de fidèles restent devant la confession comme une poule devant un couteau. La confession est pourtant l'évolution naturelle de l'examen de conscience, même si nous avons déjà touché du doigt toute la fragilité d'une telle introspection.



J'ai posé un acte qui ne me fait pas honneur et je tiens cet acte pour une erreur que je n'envisage pas de renouveler. Ces deux conditions doivent être remplies pour que je puisse confesser un péché, car mon être rationnel, cohérent par nature, ne me permet pas de regretter un acte tout en prévoyant de le répéter. Un choix s'impose : ou bien l'acte que j'ai posé était légitime, ou bien je ne peux pas envisager de le poser à nouveau. L'un exclut l'autre, à moins que l'acte ne s'inscrive dans des tendances compulsives ou addictives. Dans ce cas, la logique de l'acte isolé cesse de s'appliquer. Si je suis alcoolique, il est absurde d'aller m'accuser d'avoir bu un verre de trop et d'afficher la résolution (perdue d'avance) de ne plus boire. L'éventuel péché n'est pas ici d'avoir bu. Mais ce pourrait être, par exemple, de refuser une cure de désintoxication... Chacun pourra transposer cet exemple dans le domaine qui le concerne. Mais ne confondons pas le péché et l'épreuve : souffrir de l'alcoolisme (ou d'une autre addiction) n'est pas un péché, c'est une épreuve.

Au-delà de la question relativement simple des actes posés, se profile celle, autrement plus abtruse, mais aussi plus intéressante, des actes non posés : le fameux péché par omission. Il y a là un gisement inépuisable de matière première pour meubler nos confessions ! Mais le véritable enjeu n’est-il pas plutôt d'ouvrir des perspectives vers l'action future ? Il est infiniment plus stimulant de se mobiliser pour bâtir des projets que de se lamenter sur ce qui aurait dû être fait.

Restent les broutilles, dont il a déjà été question à propos de l'examen de conscience : non seulement il est inopportun de confesser les broutilles mais le faire est déjà en soi un péché car qu'est-ce d'autre que la proclamation de notre propre perfection ? Confesser des broutilles laisse en effet implicitement entendre, qu’à l’exception de ces menues fadaises, nous serions bel et bien parfaits !

Ce qui précède ne va peut-être pas assez dans le sens de la pratique fréquente de la confession telle que nous la recommande aujourd'hui l'Église : encore une fausse note de ma part ! Mais autant je crois que nous devons assumer pleinement nos responsabilités, autant je reste en opposition avec l'esprit de repentance systématique à propos de tout et de n'importe quoi, dont on nous rebat aujourd'hui les oreilles à l'envi.



mercredi 3 août 2016

Le dialogue avec Dieu

Qui a dit que la coïncidence était juste la façon qu'a Dieu de rester anonyme ? (1)


Sans plus de précision, il était question, dans le précédent article, d’un être spirituel, c’est à dire relié à Dieu. L’idée d’un dialogue avec Dieu, qui nous donne le vertige, est au cœur du mystère de la foi. Passé cette limite, il devient impossible de prouver ce que nous avançons. Beaucoup rejettent brutalement l’hypothèse divine car elle leur paraît inimaginable, trop extraordinaire pour exister en quelque sorte. Beaucoup refusent, pour la même raison, de croire à la résurrection du Christ et, plus généralement, à tout ce qui leur paraît miraculeux ou surnaturel. Ce débat ne peut pas être tranché mais, croire qu’une chose inimaginable ne peut pas exister, n’en demeure pas moins une erreur de la pensée. Pour nous en convaincre, il n’est que d’adopter un instant la posture d’un observateur doué de capacité cognitive mais extérieur à notre univers. Notre monde n’est-il pas pour cet observateur, une chose proprement inimaginable, inconcevable ? Et pourtant nous existons. Cette chose folle à laquelle personne ne pourrait croire, existe bel et bien ! Vu de notre côté, l’existence de Dieu, il est vrai, ne peut pas être démontrée, mais la foi ouvre une espérance légitime qui inaugure un chemin vers la possibilité d’un dialogue avec Dieu. Pour l’apôtre Paul, ce dialogue était devenu une seconde nature et semble aller de soi : L’Esprit Saint et nous-mêmes avons décidé ce qui suit …  (Actes des apôtres 15,28) ! Pour nous, les choses sont hélas moins évidentes.
Les canaux qui nous relient à Dieu sont essentiellement :
  • l’oraison (la prière),
  • la méditation de la Bible (Parole de Dieu),
  • les sacrements, baptême et eucharistie notamment.
Dieu peut également nous adresser des signes plus personnels qu’il nous appartient de discerner. Le décryptage des messages divins n’est pas du tout une science exacte ! L’erreur est toujours possible et surtout, elle est toujours permise. Dieu nous veut libres, alors il s'arrange toujours pour que les signes qu’il nous envoie puissent être interprétés comme le fruit du hasard. Il demeure toujours une ambiguïté. Comme le dit si bien Donna Tartt (cf. exergue), la coïncidence est juste la façon qu’a Dieu de rester anonyme. Pour certains événements personnels que j’ai vécus, j’ai malgré tout, l’intime conviction qu’ils avaient bien une origine divine. Naturellement l’intime conviction n’est pas une preuve. Un signe peut, après tout, n’être que la simple élaboration de notre être psychique. Ce peut aussi être un signe qui ne vient pas de Dieu. Satan est un hackeur habile qui vient parfois pirater le compte de Dieu pour nous faire parvenir de faux messages sous une fausse signature ! En toute rigueur, un signe peut enfin n’être effectivement que le fruit du hasard mais je ne crois pas beaucoup au hasard, Dieu ne joue pas aux dés. Nous pouvons recevoir des signes de Dieu mais l’initiative n’appartient qu’à Dieu : nous ne pouvons ni les susciter, ni les provoquer. Mais surtout, sachons nous contenter de peu en ce domaine. Heureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru. (Jean 20, 29) Ou comme le disait le P. Emmanuel Bonnet (2) (j’aime beaucoup cette formule) sachons nous satisfaire le l’austère discrétion du signe que représente chaque sacrement.

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(1) Le Chardonneret - Donna Tartt - Pocket - page 1081

(2) Voir Le discernement, note de bas de page n° 2